(Billet 1253) - Conseil de la Paix, le pari de Pascal du Maroc
Il fallait s’y attendre, on pouvait le prévoir… l’hostilité et même l’aversion de Donald Trump pour le multilatéralisme et son mépris affiché pour les organismes internationaux devaient un jour ou l’autre déboucher sur ce qui aujourd’hui fait l’actualité : la création du Conseil de Paix. L’objectif du président américain est assez clair, en l’occurrence tenter de supplanter l’ordre international existant et en proposer un autre, sous sa supervision et sa direction. Le Maroc y a adhéré, avec un certain enthousiasme, il faut le dire. Mais est-ce vraiment sage ?
« Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres »… la célèbre réflexion de Gramsci est connue et elle s’applique parfaitement au contexte international présent. L’ordre international né en 1945 ne fonctionne plus, la Chine, hier négligée, est devenue une puissance globale, la Russie s’agite pour retrouver son rang du temps soviétique, les Etats-Unis aspirent à la domination planétaire, l’Europe coule et s’écroule et de nouvelles puissances régionales émergent et s’imposent. Nous sommes dans le clair-obscur.
La charte du Conseil de Paix précise qu’elle entrera en vigueur dès que trois États auront exprimé leur consentement à être liés par elle. Le Maroc est le premier à avoir signé cette charte, avant le Bahreïn et avec les Etats-Unis. En l’absence de toute information ou indication sur cette décision du Maroc, quelques remarques s’imposent :
1/ La rapidité de la décision marocaine. Le Maroc prend généralement son temps avant d’exprimer ses positions, mais cette fois, il a été très rapide à consentir et adhérer. Pression de Donald Trump ou opportunisme diplomatique ? Pas d’informations publiques suffisantes, mais Rabat a dû considérer qu’eu égard à l’activisme diplomatique débridé du président américain, il valait mieux y être. Dans sa quête de l’émergence, le royaume n’a pas que des amis, comme la dernière CAN l’a bien montré ; il ne peut donc se permettre de déplaire à la puissance globale américaine. N’oublions pas que notre PIB est seulement de 150 milliards USD, et que la question du Sahara est toujours en discussion, et n’oublions pas non plus l’action décisive des Américains pour la dernière résolution sur le Sahara. Rabat devait rendre la pareille…
2/ L’ubiquité du Maroc. Dans ce « clair-obscur » où l’ONU est manifestement en perte de vitesse voire en fin de carrière, le Maroc a choisi de se maintenir dans cette institution et donc dans l’ordre ancien, dans le « vieux monde », tout en n’insultant pas l’avenir avec cet organisme qui affiche sa volonté de supplanter les Nations Unies et qui pourrait bien devenir, moyennant quelques aménagements, le « nouveau monde ». Une forme d’ubiquité diplomatique, utile quoique incertaine.
3/ Perspective lointaine du Maroc. La réponse mitigée de Moscou et de Pékin indiquent que les deux Grands ne veulent pas se précipiter et donc reconnaître une domination américaine. Mais, avec Washington, ils partagent et se reconnaissent dans les doctrines fondées sur le concept de « l’étranger proche » (Groenland, Ukraine/Pays Baltes, Taiwan). L’Europe est divisée et plusieurs pays semblent prêts à franchir le pas, même sous conditions. Le Maroc, par sa décision, est précurseur car ce Conseil de la Paix est appelé à se développer et prospérer sur les décombres de l’ONU, définitivement décrédibilisée depuis les guerres en Ukraine et à Gaza.
Le choix du Maroc est de pouvoir potentiellement se trouver à la même table que les Grands, même au second rang...
4/ Le pari de Pascal. Le Maroc ne peut se permettre de tourner le dos à une institution en devenir, faisant une sorte de pari de Pascal diplomatique : il est infiniment plus risqué de ne pas être dans le Conseil de la Paix qui peut et va s’imposer, que d’y être et que le Conseil soit éphémère. Il est infiniment plus profitable pour le Maroc d’être membre fondateur d’un tel Conseil qui s’impose que préjudiciable pour lui si cette structure disparaît avec M. Trump.
5/ Le Maroc et l’ONU. Le royaume, à la fois multilatéraliste tout en s’inscrivant dans les démarches bilatéralistes, est mis sous pression depuis 50 ans par l’ONU. Le « Machin » est procédurier, lourd, opaque, et totalement inefficace, et cela vaut pour tous les conflits, dont celui du Sahara. Avoir l’opportunité d’être membre fondateur d’une nouvelle institution est une ouverture possible vers des avantages certains, et Rabat ne peut se permettre de refuser d’y être.
6/ La géographie revue et corrigée. La proximité du Maroc, c’est l’Europe, on le sait. Mais avec sa politique portuaire, le royaume s’est ouvert sur le grand large et donc sur les Amériques, d’où son attrait récent pour l’Atlantique Sud et donc, selon la « doctrine Donroe » exaltée et assumée par Donald Trump, pour le grand continent américain, du nord au sud. Ainsi, par sa décision d’adhérer en grande pompe au Conseil de la Paix, le Maroc assume son choix de se désamarrer géopolitiquement de l’Europe, un continent en perte de vitesse, assailli par le doute, par la Russie de Vladimir Poutine et par l’Amérique de Donald Trump, et qui ne veut pas encore admettre l’existence d’un axe Washington/Moscou fondé sur la puissance.
7/ Le Maroc et l’Union africaine. Donald Trump a adressé une invitation à l’Union européenne en tant que groupement continental, mais il a ignoré l’Afrique. Le seul autre pays africain invité par M. Trump est l’Egypte, mais ce pays se considère davantage relevant du Moyen-Orient que de l’Afrique. Par son influence à venir – s’il parvient à en acquérir dans ce Conseil, ce qui reste à prouver –, le Maroc peut assurer une voix à l’Afrique dans cette nouvelle institution et, potentiellement, l’y représenter au nom de l’UA.
Il n’est certainement pas fortuit que le jour même de la signature à Davos de la Charte du Conseil de la Paix, le roi Mohammed VI ait publié son communiqué sur la nécessaire fraternité africaine, le concluant par un tonitruant « le Maroc poursuivra son engagement déterminé et constant en faveur d’une Afrique unie et prospère, notamment par le partage mutuel de ses expériences, de son expertise et de son savoir-faire ». Le Maroc se pose comme défenseur de l’Afrique, et son porte-voix, et cela apparaîtra dans les prochains mois.
8/ Le Maroc et la France. La France est l’alliée du Maroc, mais elle ne perd pas de vue ses intérêts au Maghreb. L’adhésion de Rabat au Conseil de la Paix peut être de nature à troubler ses relations avec Paris. La France pourrait alors, à l’avenir, lors de la prochaine résolution de l’ONU sur le Sahara par exemple, demander au Maroc de clarifier sa position, mais le Maroc peut alors à son tour réclamer à la France d’éclaircir la sienne sur le Maghreb et sa relation avec Alger, grand perturbateur de la région… La possible arrivée du Rassemblement national à l’Elysée apportera plus de clarté et d’action à la politique maghrébine de la France.
9/ Pourquoi Nasser Bourita et non Aziz Akhannouch à la signature ? Le chef du gouvernement se trouvait à Davos en début de semaine, mais ce n’est pas lui qui a signé pour le Maroc, contrairement à l’Alliance tripartite du 22 décembre 2020 quand Saadeddine Elotmani signait au nom du Maroc, au palais royal, dans le bureau royal. Le choix de Nasser Bourita, ministre régalien, de souveraineté, à Davos indique une appropriation et une garantie royales à cette nouvelle alliance. Comme l’accueil voici un an de Xi Jinping à Casablanca par le prince héritier Moulay Hassan était une garantie royale à la permanence des relations avec la Chine.
Ce sont là quelques réflexions sur l’adhésion du Maroc au Conseil de la Paix, en l’absence de toute autres indications provenant de Rabat. Le palais royal est à son habitude discret et le ministère des Affaires étrangères est comme toujours silencieux. Une chose est sûre, c’est que dans ce clair-obscur, Rabat se cherche une place et se place en quête d’une influence future ; l’entreprise est risquée, mais ainsi sont les relations internationales dans le contexte mondial actuel.
Aziz Boucetta
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