Casablanca : Ignacio Ramonet alerte sur une “crise de la vérité” à l’ère des algorithmes
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- 16 avril 2026 - 12:07 --
- Maroc
À Casablanca, dans le cadre feutré mais ouvert de la Fondation de la Mosquée Hassan II, l’intervention d’Ignacio Ramonet s’est inscrite moins dans le registre de la conférence que dans celui d’une mise en perspective critique des transformations contemporaines du régime de l’information. À travers une lecture à la fois historique et politique, l’ancien directeur du Monde diplomatique a interrogé ce qu’il nomme une “crise profonde de la vérité”, indissociable de la montée en puissance conjointe des plateformes numériques et de l’intelligence artificielle.
Loin d’une approche techniciste, Ramonet inscrit cette mutation dans une trajectoire longue des systèmes de médiation du réel. De l’imprimerie à la télévision, chaque révolution médiatique a reconfiguré les conditions de production et de circulation des représentations collectives. Mais l’irruption de l’intelligence artificielle, telle qu’elle se déploie aujourd’hui, introduirait une rupture d’un ordre différent : non plus seulement dans la diffusion de l’information, mais dans sa production même, désormais partiellement automatisée, industrialisée et démultipliée à une échelle inédite.
L’économie des données comme infrastructure invisible
Au cœur de son analyse, Ramonet place ce qu’il décrit comme un “extractivisme des données”, désignant une économie fondée sur la captation continue des traces numériques produites par les individus eux-mêmes. Cette dynamique, loin de se limiter à une question de surveillance, constitue selon lui la matrice structurelle des systèmes contemporains d’intelligence artificielle, nourris par une masse d’informations que les utilisateurs génèrent de manière à la fois active et involontaire.
Ce renversement est décisif : l’individu n’est plus seulement récepteur ou consommateur d’information, il devient la principale source de matière première des dispositifs algorithmiques. Dans ce cadre, la frontière entre production et extraction s’efface, tandis que l’information cesse d’être un bien éditorialisé pour devenir un flux continu, optimisé et reconfiguré en permanence.
Vers une désagrégation du régime de vérité
C’est dans ce contexte que s’inscrit, selon Ramonet, l’entrée dans une configuration dite de “post-vérité”, où la distinction entre fait établi, récit concurrent et fabrication intentionnelle devient structurellement instable. L’espace public, désormais largement médiatisé par les plateformes, se trouve exposé à une concurrence généralisée des énoncés, où la vérification cède progressivement du terrain à la circulation.
L’intelligence artificielle accentue cette dynamique en introduisant la possibilité d’une production automatisée de contenus à grande échelle, dont la crédibilité ne dépend plus nécessairement d’une instance identifiable de validation. Dans ce régime, la prolifération des discours ne s’accompagne pas d’une intensification équivalente des mécanismes de certification, mais au contraire d’un affaiblissement relatif de ces derniers.
Le journalisme comme institution de résistance fragile
Face à cette recomposition, Ramonet refuse l’idée d’une simple obsolescence du journalisme. Il y voit plutôt une tension accrue entre une logique industrielle de la production informationnelle et une exigence, historiquement construite, de vérification et de hiérarchisation des faits.
C’est en ce sens qu’il appelle à un “journalisme d’exigence”, non comme slogan normatif, mais comme tentative de réaffirmation d’un espace de médiation critique. Dans un environnement saturé de flux, où l’instantanéité tend à disqualifier la durée de l’enquête, le journalisme se voit assigné à une fonction de stabilisation minimale du réel social.
Cette fonction apparaît d’autant plus fragile que les conditions économiques, techniques et cognitives de production de l’information tendent à se reconfigurer autour de logiques d’engagement, de viralité et d’optimisation algorithmique.
Une mutation anthropologique du rapport au réel
En filigrane, l’analyse de Ramonet dépasse le seul champ médiatique pour toucher à une transformation plus large du rapport contemporain au réel. La généralisation des interfaces numériques, l’intégration des systèmes d’IA dans la production symbolique et la dépendance croissante aux architectures algorithmiques dessinent, selon lui, une recomposition du régime de perception lui-même.
Dans cette perspective, la “crise de la vérité” ne relève pas uniquement d’un déficit d’information fiable, mais d’une mutation des conditions de possibilité de l’accord sur les faits. Ce qui est en jeu n’est plus seulement la véracité des contenus, mais l’instabilité des cadres qui permettent de les reconnaître comme tels.
Abdelkader El Fatouaki
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