(Billet 1276) – ‘’Statut avancé’’ ou pas, les visas posent toujours problème !

(Billet 1276) – ‘’Statut avancé’’ ou pas, les visas posent toujours problème !

Tant qu’il y aura des visas et des restrictions de voyages pour les Marocains désireux de se rendre en Europe, à Schengen plus précisément et en France en particulier, rien ne sera vraiment réglé entre les deux sociétés européenne et marocaine. Les propos diplomatiques d’apaisement sont d’usage mais sont surtout à usage… diplomatique, tandis que les peuples se toisent, se jaugent, et agissent en fonction de leurs sentiments et de leurs ressentis. Un visa n’est que la ruine de ces sentiments car il contribue à susciter de la défiance d’un côté et de la méfiance de l’autre…

Un fait récent redéclenche la question des visas… Le chanteur Fehd Benchemsi et son groupe ont remis à TLS leurs dossiers de visas pour aller en France où ils devaient donner plusieurs concerts, impliquant des entreprises françaises. Puis, plus rien, plusieurs semaines, sans pouvoir prendre attache avec l’entreprise et encore moins avec le consulat, placés en mode forteresse. Des concerts en déshérence et des milliers de spectateurs délaissés, ayant pourtant acheté leurs tickets. L’artiste et ses producteurs relancent ; pas de réponse aux relances, sauf peut-être cette phrase péremptoire que « le Consul ne peut répondre avec célérité à votre demande ». Message froid, sans âme ni état d’âme ; rompez le ban ! L’affaire a été médiatisée, portée sur les réseaux sociaux, et que pensez-vous qu’il arriva ? L’ambassade s’énerva, le consulat s’activa et le visa arriva… Comme toujours quand il s’agit de célébrités et de gens d’influence (on rappellera l’épisode ElGrande Toto en 2022, qui n’est que le plus emblématique parmi d’autres, tant d’autres), les choses se règlent…

… Mais quid de tous les demandeurs qui, une fois encore, ou plutôt comme toujours, doivent faire face à des diktats d’agents de la diplomatie européenne (française surtout) qui agissent parfois comme des proconsuls omnipotents bien qu’ils ne soient que simples et modestes consuls ; sans oublier les énervements des agents de sécurité d’une société privée (TLS) contre les demandeurs... Le même comportement est à relever dans la plupart des consulats Schengen ; les Marocains n’y ont pas accès, devant passer par cette entreprise privée en charge de recueillir les dossiers, de les transmettre au consulat concerné puis de rendre la réponse (visa ou refus) au demandeur, passif, qui attend. Aucun contact n’est possible (ou alors très difficile et aléatoire) avec l’entreprise, et encore moins avec les consulats.

Il est important de le rappeler, le visa entrave la mobilité et la procédure appliquée lacère la dignité ! L’Etat marocain, qui a su montrer sa fermeté aux Européens sur la question du Sahara, doit aujourd’hui agir de même contre ce qu’il faut bien appeler l’humiliation des visas Schengen.

En effet, demander un visa pour un espace qui dit avoir avec le Maroc un « partenariat de prospérité partagée » équivaut à un chemin de croix pour le demandeur, qui doit exciper de tous les détails de son existence (compte bancaire avec le cas échéant une autorisation de découvert valide, attestation de travail avec mention de salaire suffisant, prise en charge détaillée, régularité fiscale ou avec la CNSS, et tout autre document jugé nécessaire en fonction des profils des requérants et de l’humeur et du degré de suspicion des agents des consulats).

Et encore une fois, cela a souvent, très souvent été dit, et il faut toujours le répéter, aussi souvent que possible : l’entreprise privée en charge de la collecte et de la transmission des données personnelles a une politique de confidentialité trop vague et trop large qui permettrait, éventuellement, de pouvoir divulguer les données des demandeurs de visas (la CNDP a déjà tiré la sonnette d’alarme à ce sujet). En conséquence, nous l’avons dit, et nous le redisons : si les Marocains n’ont pas le droit d’accès aux consulats pour leurs demandes de visas, il appartiendrait au Maroc de créer un service public qui remplirait la mission de cette entreprise. Déléguer la collecte des données à un opérateur privé est certes un acte souverain de tout pays, et refuser cela en proposant une alternative est, aussi, un acte souverain. Il faut juste que notre gouvernement prenne conscience de la nécessité de faire rimer la souveraineté de l’Etat avec la dignité de ses citoyens.

Et puis, eu égard à la qualité et au volume de nos relations économiques, sociales, académiques, et autres avec les pays Schengen, pourquoi ces Etats-là n’emboîtent-ils pas le pas aux Canadiens qui ont mis en place le système AVE (Autorisation de voyage électronique) pour les Marocains déjà titulaires d’un visa pour ce pays ? Non, les Européens, connus pour leur complexifications administratives et leur ergotages juridiques, ne franchissent pas ce pas, mais y tendent… sauf qu’ils y tendent lentement, trop lentement, car l’Europe continue de se rêver pour ce qu’elle n’est plus alors que les Marocains sont en train de réagir en fonction de ce qu’ils sont devenus et, en conséquence, se montrent plus exigeants quant à leur droit à la mobilité. Les étudiants œuvrent de plus en plus à « esquiver l’Europe en général et la France en particulier » (pour reprendre la formule d’un jeune bachelier), les touristes marocains changent leurs destinations européennes pour la Turquie, le Golfe (de préférence en situation de paix) ou les Amériques, les universitaires attendent et cherchent des alternatives… Les Marocains ont réduit leurs départs en Europe pour y travailler, car ils savent que dans les pays les plus proches de nous, Espagne, France, Pays-Bas, Belgique, Italie, il n’y a pas de travail et l’ambiance est anxiogène.

Une politique de visas aussi restrictive, aussi contraignante, est le prolongement de la lutte contre l’immigration en Europe, en France. Mais en toute sincérité, ces agents consulaires et leurs patrons en Europe comprennent-ils qu’un ophtalmo, un enseignant, un entrepreneur a une vie meilleure au Maroc qu’en Europe ? … que désormais la majorité des demandeurs de visas n’ont aucunement l’intention de se déclasser en se délocalisant en Europe ? Non, les anti-migrants européens ne le comprennent pas encore !

Les Canadiens l’ont fait, l’AVE, pourquoi pas les Européens alors ? Ils pourraient, ils devraient, introduire le système d’AVE, même graduellement, avant de franchir le pas en le remplaçant par une déclaration d’entrée dans l’espace Schengen. Faire cela établirait que Bruxelles, pour l’UE, que Madrid, Paris, Lisbonne, Rome ont compris qu’il fallait élargir l’entente euro-marocaine aux Marocains, les Européens eux pouvant se déplacer dans le royaume comme ils veulent.

Et cela aussi devrait cesser. Appliquer un e-visa ou visa à l’arrivée et appliquer un visa de sortie pour les étrangers expatriés qui quittent définitivement et qui laisseraient des ardoises ici serait un acte souverain. En agissant ainsi, le gouvernement montrerait son intérêt dans la défense de la dignité et de la mobilité de ses citoyens. Comment voulez-vous qu’un pays soit respecté quand ses visiteurs y entrent et en sortent comme on ne le fait même plus aujourd’hui dans un moulin ?!

Dans l’attente, et bien que TLS ait amélioré ses prestations et que les Européens, Français en particulier, ont mis de l’eau dans leur breuvages quant à leurs relations avec le Maroc, il reste cette question de visa, sans le règlement de laquelle rien ne sera véritablement arrangé… sans le règlement de laquelle rien ne devra vraiment être arrangé. Les Marocains continueront de s’éloigner de cette Europe qui veut les tenir à distance ou, autrement dit, puisque les Européens veulent tenir à distance les Marocains, les Marocains s’en éloignent. Cela n’est certes pas encore visible aujourd’hui mais qui s’intéresse à la génération qui vient comprendra le sens de l’évolution de l’intérêt des Marocains.

Il n’y aurait dès lors que peu de sens pour le Statut avancé Maroc-UE, devenu « partenariat stratégique Euro-Marocain » ou même, pompeusement, « partenariat de prospérité partagée », s’il persiste à privilégier les relations d’Etat (elles-mêmes déséquilibrées et asymétriques) en occultant les intérêts et la mobilité (et chouiya aussi la dignité) des citoyens marocains. Les Européens étant ce qu’ils sont et ce qu’ils resteront, la balle est dans le camp du gouvernement marocain… de l’Etat marocain !

Aziz Boucetta

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