(Billet 1293) - Jabaroot, malaise et élections... Attention à ne pas oublier les GenZ !

(Billet 1293) - Jabaroot, malaise et élections... Attention à ne pas oublier les GenZ !

Le Maroc est un pays à longue histoire mais les Marocains sont un peuple à courte mémoire. Il semblerait que les événements des mois de septembre et d’octobre 2025 soient déjà oubliés, que le souvenir des manifestations simultanées dans plusieurs villes soit effacé, que les très graves actes de violence contre les symboles de l’Etat soient gommés des esprits. Et pourtant, ce qui s’est passé ces semaines-là était révélateur d’un mal-être général, essentiellement et dangereusement auprès des jeunes. Ce que nous voyons aujourd’hui n’est en revanche pas rassurant.

Rappelons-nous… Un mot d’ordre avait été lancé sur des plateformes numériques suite au décès de plusieurs femmes dans une maternité d’Agadir durant l’été 2025. Les jeunes s’étaient alors organisés pour manifester… manifester leur mauvaise humeur, puis manifester tout court. La police fut prise de court face à un mouvement spontané ne répondant à aucun code connu en dehors de celui de la génération Z mondiale ; des jeunes libres d’esprit, pas impressionnables, instruits et au fait de leurs droits, qui réclament leurs droits. Les revendications allaient principalement dans trois directions, une meilleure santé, une éducation aux normes et une gouvernance exécutive qui n’insulte pas l’intelligence collective.

Alors même que la réaction royale était déclinée en plusieurs temps et se révélait décisive pour une restauration de la confiance, les ministres et autres dirigeants avaient été « jetés en pâture » sur les chaînes télés et les réseaux. On dirait qu’ils avaient été « invités » à s’exprimer, à réagir, à répondre, à rencontrer les jeunes et se confronter à eux. Santé, éducation et gouvernance donc… Où en sommes-nous donc, plus de six mois après l’alarme automnale de 2025 ?

Le secteur de la santé se remet peu à peu, mais son mal semble être chronique, dû à l’écart entre la demande et l’offre de soins, à la disponibilité des soignants, à la qualité des infrastructures (on ne parle pas des CHU rutilants et des opérations coups de poing, les fameuses et fumeuses « hamalate »), à la pénurie de plusieurs médicaments… Mais le secteur, globalement, se remet et s’améliore. Le ministre Amine Tehraoui, après un an d’hibernation dans ses bureaux rbatis, ose désormais affronter l’adversité et déploie ce qui ressemble à une stratégie.

L’éducation nationale est dans une situation illisible et confuse, comme son ministre Berrada qui ne semble pas avoir pris la juste mesure de l’immensité de la tâche qui l’attend. Il répond vaguement à des questions précises et lance ici et là – quand son propos est déchiffrable – des chiffres et des performances qu’on a du mal à croire et à vérifier sur le terrain.

Quant à la gouvernance, qui implique la qualité et aussi l’intégrité (avec sa conséquence de la reddition des comptes), on n’y est pas encore, on n’y est pas du tout ! Depuis le début de l’année, le gouvernement dans son ensemble ressemble à une voiture soulevée du sol… qui accélère à fond. Beaucoup de bruit, de fumée et d’enfumage, mais la voiture n’avance pas. Le parlement tourne à plein régime mais plus personne n’y croit, le gouvernement et ses membres essaient de faire bonne mesure mais ils ne convainquent personne ; son chef Aziz Akhannouch est devenu quasi invisible depuis son auto-expulsion (du moins veut-on bien le croire) du 11 janvier et du 7 février derniers. Il représente le roi à l’étranger, signe des documents préside les conseils de gouvernement, et c’est tout.

Et pendant ce temps-là, Jabaroot tire dans tous les sens !... et bien évidemment, les gens lisent, apprennent des faits très préoccupants pour l’éthique générale, attendent des réponses, des réactions, des confirmations ou des démentis, des démissions ou des procès. Comme cela serait le cas dans n’importe quelle démocratie à l’image de celle de laquelle se réclame le Maroc. Mais non, rien, Sœur Anne ne voit rien venir ! Les ministres épinglés se taisent, et la justice refuse à se mettre en branle, ou tarde à le faire.

Bien qu’il ait bien des réalisations à son actif, ce gouvernement Akhannouch restera dans l’histoire du Maroc comme celui qui aura le plus éloigné les Marocains de la politique, et même comme celui qui aura jeté le plus de suspicion sur la classe politique dans son ensemble. Et le scrutin à venir risque bien de le montrer encore plus, dans les urnes.

Voter, c’est se sentir véritablement citoyen, c’est avoir envie de le faire, et avoir cette envie signifie qu’on croit à la politique et aux personnels politiques. Osons donc cette question : les jeunes qui étaient sortis manifester en octobre sont-ils vraiment en confiance pour aller voter ? Seul le roi les a entendus et seul lui a apporté des réponses à leurs préoccupations. Le gouvernement, lui, après une période de remise en question, a repris ses habitudes : communiquer peu, témoigner d’une empathie minimale, ronronner des lieux communs et aligner des chiffres mirobolants qui ne correspondent à rien.

Et aujourd’hui, face au profond silence suite aux accusations de Jabaroot, la suspicion cède le pas à la méfiance… et la condamnation populaire n’est pas loin. Où allons-nous alors, avec une classe politique qui glose beaucoup mais ne propose rien, et une jeunesse qui ne s’exprime pas vraiment mais qui n’en pense pas moins ? Le tribunal populaire a déjà condamné, en attendant que le pouvoir judiciaire s’empare de ces affaires, innocentant ceux qu’il doit et condamnant les autres, au risque dans le cas contraire d’être lui-même condamné par la vox populi.

Trois morts civils, des centaines de policiers blessés (dont plusieurs souffriront de handicaps permanents), des véhicules de police et de gendarmerie vandalisés et/ou brûlés, des agents des forces de l’ordre agressés et lynchés en meute… Avez-vous déjà oublié cela, Mesdames et Messieurs les ministres ? Ne vous en sentez-vous pas assez responsables ? Vos noms et vos partis sont attaqués, vilipendés, souillés, et vous ne réagissez pas ? Même ceux qui peuvent largement justifier ce qu’on leur reproche ne disent rien, tétanisés par on ne sait quoi, effrayés par on ne sait qui.

Rabat s’enferme sur ses secrets. Mais elle ne doit pas oublier les GenZ…

Aziz Boucetta

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