(Billet 1277) - Le Maroc dispose-t-il encore d'hommes d'Etat ?
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- 06 avril 2026 - 15:13 --
- Billet
On peut même élargir la question à la terre entière… Existe-t-il vraiment encore des hommes d’Etat à l’image de ceux que le monde a connus dans les décennies passées, sur les cinq continents ? Quand on voit l’état des choses aujourd’hui, il est permis d’en douter, et quand on voit l’étendue de la déprime économique et populaire ici et là, on peut encore plus s’interroger. Mais intéressons-nous au Maroc, qui organise ses élections législatives dans quelques mois et pour lequel il serait intéressant de s’interroger sur la stature de ses hommes et femmes politiques. Y a-t-il donc (encore) des hommes et des femmes d’Etat au Maroc ?
Le monde politique est peuplé de créatures diverses, les ambitieux et les prétentieux, les sournois et les carriéristes, les visionnaires et les opportunistes… en plus court, les sphères politiques se divisent en une multitude de politiciens et, parfois, d’un ou de quelques hommes d’Etat. James Freeman Clarke était un pasteur et un homme politique américain du 19ème siècle, et voici sa définition aussi concise que précise sur la différence entre les deux : « La différence entre le politicien et l'homme d'Etat est la suivante : le premier pense à la prochaine élection, le second à la prochaine génération ». Autrement dit, le politicien, figé sur le court terme, pense à comment accéder et conserver le pouvoir et l’homme d’Etat, plus long-termiste et plus visionnaire, se projette dans le futur et dans le bien du pays. Le premier pense à lui, le second aux autres ; tous les hommes d’État sont peu ou prou dans la politique, mais tous les politiciens ne deviennent pas des hommes d’État, loin s’en faut !
Un homme (femme) d’Etat n’est donc pas nécessairement un homme politique, fruit d’un processus électoral, tout en pouvant l’être. Un homme (femme) d’Etat est une personne qui a le sens de l’Etat, qui consacre son temps à une activité en lien avec la marche de l’Etat et le bien-être social, qui développe et défend des idées qui sont au-delà de son intérêt et vont même parfois à l’encontre de cet intérêt. Un homme (femme) d’Etat est quelqu’un qui comprend l’Histoire et puise dedans pour comprendre le présent et appréhender l’avenir. Un homme d’Etat pense Etat et rien qu’Etat, sans forcément être élu, comme ailleurs et sans jugement de valeur, Kissinger ou Foccart, Chou En Lai ou Castro, Brzezinski ou Ghandi.
Un jour, vers la fin des années 80 du siècle dernier, et s’exprimant au parlement sur la régularité des élections, l’ancien chef de l’Istiqlal Mhamed Boucetta avait fait la distinction entre « l’administration » et « l’Etat », ce qui revient à proposer cette idée qu’au Maroc, nous avons des gouvernants et un gouvernement. Les premiers font et pensent l’Etat, le second exécute. Les premiers se projettent dans le temps et prospectent les cycles et interrogent les évolutions, le second légifère dans ce cadre. Les premiers conçoivent les politiques générales et les philosophies des lois, le second les applique. En un mot, ou en plus court, les hommes et femmes politiques pensent à leur personne, à court terme, les hommes et femmes d’Etat pensent à des millions de personnes, à long terme.
A partir de là, osons donc cette question : avons-nous des hommes et femmes d’Etat au Maroc.. La réponse est oui, mais elle est à trouver au palais royal. Si le roi Mohammed VI, dans le sillage de son père feu Hassan II, a su imprimer sa stature d’homme d’Etat et pu l’imposer par la simple force de ses projections et de ses actes, il est entouré de gens qui ont également une vision d’Etat. Ils ne pensent pas au pouvoir, ils l’ont ; ils ne pensent pas aux élections, ils tiennent leurs fonctions de leurs compétences et les conservent avec leurs réalisations ou résultats, lesquels sont rarement visibles sur le court terme. Driss Jettou, feu Meziane Belfqih ou encore feue Zoulikha Nasri furent de ces gens hier ; Fouad Ali el Himma, Nasser Bourita, Abdellatif Hammouchi et dans une certaine mesure Fouzi Lekjaâ sont de ces gens aujourd’hui. Nous vivons, critiquons ou entérinons tous au Maroc le cadre idéologique ou normatif de ce qui a été bâti ou aménagé par ces gens, directement ou non, quotidiennement ou pas. Les évolutions qu’ils ont inspirées ont radicalement changé leurs champs d’intervention, s’inscrivent dans le temps et ne changent que peu et lentement.
Sous Hassan II, il en allait de même, dans une autre logique, dans d’autres contextes, des hommes d’Etat de statures diverses et pour des missions précises. Sans préjuger ou formuler de jugements de valeur, qui appartiennent à l’Histoire, on connaît les rôles, fonctions et statures de Mehdi Ben Barka ou Abderrahim Bouabid, d’Ali Yata ou Mhamed Boucetta, d’Ahmed Reda Guedira ou Driss Basri ; les leaders partisans et les idéologues du Makhzen, les planificateurs et les sécuritaires, les chefs politiques et les conseillers discrets. Il faut de tout pour faire le Maroc et avec ce tout, le Maroc avait été fait sous Hassan II, est fait sous Mohammed VI, comme cela fut le cas dans le passé et comme il le sera encore dans l’avenir.
Au sein de notre classe politique partisane, le Maroc a donc connu ces personnages qui ont façonné la démocratie marocaine, de date récente et de nature encore très perfectible. Mais depuis quelques années, nous sommes entrés dans une ère nouvelle qui, comme chaque nouveauté, apporte son lot d’incertitudes, de promesses certes mais de dangers aussi. L’économie du pays change, sa structure sociale évolue, sa démographie se transforme, le monde tremble et change de figure, aussi, avec des actions et des acteurs de plus en plus inquiétants.
Qui sont donc ces gens qui, au sein de nos partis, pourraient se poser, au risque de s’exposer, et peut-être même s’imposer comme hommes d’Etat ? Et surtout, que faut-il faire pour l’être ou le devenir, et mériter qu’on l’en qualifie, même si ce jugement appartient généralement aux historiens du futur ? Il faut des gens qui connaissent en profondeur leur pays, qui en ont défini et délimité les problèmes, qui en connaissent les solutions, des solutions iconoclastes ou audacieuses et surtout, qui ont l’audace de les exprimer, de les défendre et de n’en déroger que pour de nouvelles, forcément tout aussi « offensives ». Ce sont des personnages qui osent dire non, qui se permettent de discuter/disputer des instructions, qui savent mettre en risque leur existence publique en s’opposant et en clamant leur vérité, même si elle gêne, même si elle déroge aux directions établies... Des personnages qui parlent, expliquent, répondent aux questions, toutes les questions, car au final tout revient à la proximité qui passe elle-même par la communication et le débat.
Et il faut bien reconnaître que sur cette base, seuls Nabil Benabdallah, Nizar Baraka ou encore Abdelilah Benkirane, peuvent entrer dans la catégorie de leaders politiques ayant une âme, ou un devenir, d’hommes d’Etat. On peut les aimer ou simplement les respecter, on peut s’inscrire dans leurs idées ou les critiquer, on peut les louer ou les rabrouer, mais ils cochent plusieurs des cases qui définissent un homme d’Etat… sachant qu’il est difficile de trouver ce type de leader dans des partis sans idéologie définie !...
La participation aux prochaines élections, cruciales au regard des enjeux qui les entourent, sera tributaire de la présence ou non d’hommes et de femmes d’Etat, qui savent parler aux populations, et essentiellement les jeunes. Qui, ici et ailleurs, ne veulent plus écouter les politiciens et qui, ici et maintenant, veulent des leaders répondant à la définition de Freeman et aux exigences du Maroc d'aujourd'hui et de demain.
Aziz Boucetta
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