Interview avec Neila Tazi, Fondatrice et Productrice du Festival Gnaoua et Musiques du Monde d’Essaouira

Interview avec Neila Tazi, Fondatrice et Productrice du Festival Gnaoua et Musiques du Monde d’Essaouira

 La ville d’Essaouira s’apprête à accueillir, du 25 au 27 juin courant, la 27è édition du Festival Gnaoua et Musiques du Monde qui transformera la Cité des Alizés en capitale mondiale de la musique.

Cette manifestation culturelle, l'une des plus grandes célébrations mondiales du dialogue des cultures par la musique, le Festival Gnaoua et Musiques du Monde, réunira 460 artistes venus du Maroc et des quatre coins du globe pour une 27e édition portée par l'exigence artistique, la circulation des cultures et le goût du partage. Depuis près de trois décennies, le Festival a construit un espace unique où les héritages musicaux se transmettent, se réinventent et dialoguent avec les formes contemporaines.

Dans une interview accordée à la MAP, Neila Tazi, Fondatrice et Productrice du Festival Gnaoua et Musiques du Monde d’Essaouira, évoque notamment les dimensions internationale et intellectuelle de ce festival, son rôle en tant qu'outil de soft power culturel marocain et levier de développement économique et territorial de la ville d'Essaouira ainsi que les efforts de préservation de la culture gnaoua.

1- Le Festival Gnaoua et Musiques du Monde est aujourd'hui reconnu bien au-delà des frontières marocaines. Comment expliquez-vous cette dimension internationale ?

Le rayonnement international du Festival trouve d’abord son origine dans le Maroc lui-même. Le Royaume est historiquement une terre de rencontres entre l’Afrique, le monde arabe, la Méditerranée, l’Europe et l’Atlantique. Cette position géographique, mais aussi son histoire, ont façonné une identité ouverte, nourrie par les échanges, les circulations et les métissages.

La culture gnaoua est une expression puissante de cette réalité. Héritière des grandes circulations humaines entre l’Afrique subsaharienne et le Maroc, elle porte une mémoire, une spiritualité et des rythmes qui trouvent des résonances dans de nombreuses traditions musicales à travers le monde.

On retrouve dans son histoire et ses sonorités des résonances qui dialoguent avec le blues, le jazz, le gospel, le candomblé brésilien, la santeria cubaine et d’autres expressions issues des diasporas africaines.

Essaouira incarne naturellement cette ouverture. Ville-port tournée vers l’Atlantique, elle a toujours été un carrefour où se rencontrent les hommes, les cultures et les imaginaires et le Festival s’inscrit dans cette continuité historique.

Le festival transforme Essaouira en un espace unique qui réunit une communauté nationale et internationale qui vient chercher une expérience culturelle et humaine rare.

2- Peut-on parler du Festival comme d’un outil de soft power culturel marocain ?

Absolument. Au fil des années, il est devenu bien plus qu’un événement musical. Il est devenu une plateforme internationale de dialogue culturel qui contribue à faire rayonner le Maroc, un pays profondément enraciné dans son histoire et capable de transformer cette richesse patrimoniale en force de création, d’innovation et d’ouverture sur le monde.

La culture est aujourd’hui l’un des leviers les plus puissants du rayonnement des nations. Elle permet de construire une influence durable parce qu’elle agit sur les imaginaires, les perceptions et les liens entre les peuples.

À travers le Festival Gnaoua et Musiques du Monde, le Maroc affirme une identité forte de ses héritages, ouverte aux échanges et aux influences du monde. Le patrimoine gnaoui, inscrit sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’UNESCO, est au cœur de cette démarche.

À travers lui, le Maroc raconte une histoire universelle faite de circulation des cultures, de résilience, de transmission et de dialogue. C’est un récit qui fait sens dans le monde contemporain, car il répond à des questions essentielles : comment préserver son identité tout en restant ouvert à l’autre ? Comment transformer la diversité en richesse collective ?

Le Festival donne une visibilité internationale à ce récit. Il crée des ponts entre l’Afrique et le reste du monde. Dans un contexte mondial marqué par les tensions et les replis identitaires, il porte un message simple mais essentiel : les cultures ne se diluent pas dans la rencontre, elles s’y enrichissent et s’y renforcent.

3- Comment réussissez-vous aujourd’hui à préserver un patrimoine ancestral comme la culture gnaoua, tout en l’inscrivant dans la modernité ?

La transmission est le véritable défi de toute culture vivante. Préserver un patrimoine ne signifie pas le mettre sous cloche. Une tradition qui cesse d’évoluer finit par perdre sa capacité à parler aux nouvelles générations.

La plus belle preuve de la vitalité de la culture gnaoua est qu’elle a dépassé les frontières de son histoire pour devenir un patrimoine partagé, capable de toucher des publics de tous horizons.

Chaque génération se l’approprie à sa manière tout en restant fidèle à son esprit, lui permettant ainsi de se renouveler sans cesse.

Depuis près de trois décennies, le Festival accompagne cette dynamique en offrant aux Maâlems un espace où ils peuvent transmettre leur savoir tout en explorant de nouveaux territoires artistiques.

Nous avons vu émerger plusieurs générations de jeunes Maâlems qui maîtrisent les fondements de cet héritage et qui, dans le même temps, participent à son renouvellement. Notre rôle consiste à créer les conditions de cet équilibre entre mémoire et création.

L’innovation n’est pas l’opposé de la tradition. Lorsqu’elle s’appuie sur une connaissance profonde des racines, elle devient au contraire l’une des conditions de sa pérennité.

4- Le Festival est souvent présenté comme un laboratoire de métissage musical. Pourquoi cette dimension est-elle si importante ?

Parce qu’elle est inscrite dans l’essence même de la culture gnaoua. Cette musique est née de circulations humaines, de rencontres et de croisements culturels.

Depuis plus de vingt-cinq ans, le Festival favorise des créations inédites entre les Maâlems Gnaoua et des artistes issus du jazz, des musiques africaines, des traditions soufies, des musiques du monde ou des expressions contemporaines.

Ces rencontres reposent sur le respect mutuel et sur la reconnaissance de la valeur de chaque tradition. Chacun conserve son identité tout en acceptant d’entrer dans un dialogue créatif.

C’est souvent dans cet espace, entre enracinement et ouverture, que naissent les œuvres les plus fortes.

5- Le Festival développe également des espaces de réflexion comme le Forum des Droits Humains ou la Chaire des Transitions. Pourquoi cette dimension intellectuelle est-elle importante ?

Nous avons toujours refusé de considérer la culture comme un simple divertissement. La culture est aussi une façon de lire le monde. Elle nous aide à comprendre les sociétés, à décrypter leurs transformations et parfois même à anticiper leurs évolutions.

C’est la raison pour laquelle le Festival a développé, au fil des années, des espaces de réflexion aux côtés de sa programmation artistique. Le Forum des Droits Humains et la Chaire des Transitions répondent à une même ambition : créer des passerelles entre la création, la connaissance et le débat public.

Cette démarche est d’autant plus naturelle que le Festival est lui-même un espace de brassage social, culturel et générationnel. Pendant quelques jours, Essaouira rassemble des publics, des artistes, des chercheurs et des citoyens venus d’horizons très différents.

Le Forum et la Chaire ne sont donc pas des initiatives parallèles ; ils sont le prolongement naturel de ce qui se vit déjà dans le Festival.

Cette année, le Forum s’intéresse aux jeunesses du monde, car les grandes questions de notre époque - identité, mobilité, liberté ou rapport à l’avenir - se lisent souvent à travers leurs aspirations.

La Chaire des Transitions, développée avec l’UM6P, prolonge quant à elle ce travail en produisant de la réflexion et de la connaissance sur les dynamiques culturelles contemporaines, les circulations entre les cultures et le rôle de la création dans les transformations de nos sociétés.

6- Le programme Berklee at Gnaoua Festival est devenu l’un des piliers de cette stratégie de transmission. Quel bilan en tirez-vous ?

En 3 ans à peine, ce programme est devenu un espace d’excellence reconnu qui a accueilli des musiciens venus du Maroc et de plus de trente pays.

Notre pays a de réelles ambitions dans le domaine des industries culturelles et créatives et nous voulons créer des opportunités concrètes de formation et de professionnalisation. Le partenariat avec Berklee College of Music se construit dans un cadre fondé sur l’exigence et l’ambition.

Au-delà des compétences techniques, ce programme favorise l’émergence d’une nouvelle génération d’artistes capables d’évoluer dans un environnement international tout en restant profondément ancrés dans leurs cultures d’origine.

C’est aussi une manière de reconnaître la culture gnaoua comme un savoir vivant qui mérite d’être transmis, étudié et valorisé au plus haut niveau.

7- Au-delà de son impact culturel, quel rôle joue le Festival dans le développement économique et territorial d’Essaouira ?

Le Festival démontre chaque année que la culture peut être un formidable levier de développement économique et territorial. Chaque édition génère des retombées importantes pour l'ensemble de l'écosystème local : hébergement, restauration, transport, artisanat, commerces et services.

Et depuis près de trente ans, le Festival contribue à transformer durablement l'image et l'attractivité d'Essaouira. Il a contribué à faire émerger un modèle de développement fondé sur la culture, le patrimoine, la créativité et la qualité de vie.

Cette dynamique est portée par les acteurs locaux, les institutions, les opérateurs touristiques, les associations et les habitants, qui ont contribué à faire de la culture un véritable moteur de développement pour la ville.

Les reconnaissances obtenues par Essaouira au sein des réseaux de l'UNESCO comme Ville créative et comme Ville apprenante témoignent de cette trajectoire.

Elles consacrent une vision dans laquelle la culture, la transmission des savoirs et l'innovation participent pleinement à la construction d'un territoire attractif, inclusif et tourné vers l'avenir.

8- Après près de trois décennies d’existence, quelle est aujourd’hui l’ambition du Festival ?

Notre ambition reste fidèle à l’intuition fondatrice du projet : faire d’un patrimoine populaire marocain, celui des Gnaoua, un langage universel capable de dialoguer avec le monde.

Au fil des années, le Festival est devenu un espace où la culture se vit, se transmet et produit du sens. Une belle success story marocaine qui dure, et dont nous aimerions que chaque marocain puisse être fier.

Aujourd’hui, nous voulons poursuivre cette ambition en renforçant sa dimension culturelle, académique et intellectuelle, tout en restant profondément ancrés dans ce qui fait son identité : les Gnaoua, Essaouira, les mélomanes, la jeunesse, la diaspora et les liens de confiance que nous avons construits tous ensemble depuis près de trente ans.

Nous voulons continuer à avancer dans un esprit de cohésion avec l’ensemble des acteurs qui portent cette aventure. Car cette confiance, cette fidélité et cette vision partagée nous permettent d’évoluer ensemble et de préserver l’âme du Festival.

Le Festival et la ville ont grandi côte à côte. Leur force réside dans cet équilibre entre un ancrage local profond et une ouverture constante sur le monde. C’est dans ce dialogue entre le local et l’universel que se construira l’avenir du projet.

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