(Opinion) Quel Maroc sommes-nous en train de construire ?, par Nawal Houti
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- 10 août 2026 - 11:29 --
- Maroc
Tout ce qui s’est passé ces derniers temps dans notre pays m’a fortement interpellée.
Mais j’ai préféré ne pas réagir immédiatement.
J’ai pris le temps d’observer, d’écouter, de lire les différentes opinions et interprétations, de confronter les analyses et surtout de me poser une question simple : qu’est-ce que ces événements nous disent réellement de notre société ?
Après près de trois décennies passées dans les médias, la communication et l’observation des transformations de notre pays, je sais que l’actualité n’est souvent que la partie visible de phénomènes beaucoup plus profonds.
Alors j’ai repris ma plume, non pas pour commenter les événements les uns après les autres, ni pour ajouter une opinion de plus au flot des réactions, mais pour essayer de comprendre, comprendre ce qui se passe derrière les symptômes.
Et, mon premier constat est que nous sommes peut-être arrivés à un moment charnière où nous devons avoir le courage de regarder notre société dans sa globalité parce que notre problème n’est pas uniquement économique, il n’est pas uniquement social, il n’est pas non plus uniquement politique. Il touche à la manière dont nous éduquons nos enfants, dont nous préparons notre jeunesse, dont nous organisons notre économie, dont nous protégeons les plus fragiles et, surtout, dont nous imaginons notre avenir collectif.
Avons-nous encore une vision du Maroc que nous voulons construire ?
Je commencerai par l’éducation qui est à la base de la construction des élites. Notre pays compte des jeunes brillants, talentueux, capables d’intégrer les meilleures universités marocaines et internationales et de construire des carrières remarquables, et nous devons nous en réjouir, mais ils ne représentent qu’une partie de notre jeunesse. Se pose alors la véritable question : que faisons-nous de tous les autres ?
Notre système éducatif doit-il uniquement produire des diplômés, ou doit-il produire des femmes et des hommes capables de travailler, d’entreprendre, de créer, de réfléchir, de prendre des responsabilités, de vivre avec les autres et de contribuer à leur société ?
Je crois que nous avons trop longtemps considéré l’éducation comme une machine à produire des diplômes, or une société a besoin de beaucoup plus que cela, elle a besoin de citoyens. Des citoyens qui savent se confronter à la compétition, mais aussi accepter la défaite. Qui savent prendre des risques, mais aussi assumer leurs responsabilités. Qui savent regarder le monde, mais qui ne considèrent pas nécessairement que leur avenir est ailleurs. Et cela m’amène à un autre sujet : la famille. La famille marocaine est elle aussi, confrontée à des transformations profondes. Elle doit éduquer, protéger, accompagner, financer, orienter, tout en faisant face à un monde qui change à une vitesse que personne n’avait anticipée. Et parfois, sans même le vouloir, elle transmet à ses enfants une conviction devenue presque naturelle : « Pour réussir, il faut partir. » Partir en Europe, au Canada, aux États-Unis, partir ailleurs.
Nous racontons beaucoup les réussites de ceux qui sont partis, mais racontons-nous suffisamment le chemin qui se trouve derrière ces réussites ? Les sacrifices, le travail, les années difficiles, les échecs, la discipline, les rencontres, l’effort…, nous ne montrons que le résultat. Nous devons aussi apprendre à nos enfants le chemin. Le sujet n’est évidemment pas de dire qu’il ne faut pas partir. Le monde appartient à ceux qui savent le parcourir, apprendre des autres, se former, découvrir d’autres cultures et revenir avec de nouvelles compétences. « Ardou Allah Ouasi3a ». Le problème commence lorsque partir devient, dans l’imaginaire collectif, la seule voie possible vers la réussite.
Car une société ne peut pas construire son avenir si une partie de sa jeunesse finit par croire que son avenir se trouve nécessairement ailleurs.
Nous ne pouvons pas tous être riches, mais nous pouvons tous vivre dignement !
Je ne crois pas que l’objectif d’une société soit de rendre tout le monde riche. Ce n’est ni réaliste, ni même souhaitable. En revanche, je crois profondément que nous pouvons vouloir une société dans laquelle chacun puisse vivre dignement. Celui qui en a les moyens peut choisir l’enseignement privé, les cliniques privées, un logement plus confortable ou offrir davantage d’opportunités à ses enfants. Mais celui qui n’en a pas les moyens doit pouvoir compter sur une école publique de qualité, sur un hôpital public digne de ce nom, sur un système de protection sociale efficace. In fine, sur un environnement qui lui donne une véritable possibilité de progresser.
Le problème n’est pas que certains aient plus. Le problème commence lorsque ceux qui ont moins n’ont plus suffisamment de chances. Et c’est là que nous devons avoir un débat beaucoup plus profond sur nos politiques publiques.
Nous voulons former des cerveaux ; il faut aussi former des citoyens.
Je suis convaincue que le sport, la culture et l’engagement associatif doivent occuper une place beaucoup plus importante dans l’éducation de nos enfants. Pas comme des activités secondaires, mais plutôt comme des composantes essentielles de leur formation. Le sport apprend la discipline, l’effort, la compétition, le dépassement de soi et le collectif. La culture apprend la curiosité, la créativité, l’ouverture et la capacité à regarder le monde autrement. L’engagement associatif apprend la responsabilité, la solidarité, l'empathie et le sens du bien commun. Et cela doit être accessible à tous nonobstant le rang social. Nous voulons former des cerveaux, mais il faut aussi former des citoyens. Parce qu’une société compétitive n’est pas nécessairement une société individualiste. Nous pouvons donc apprendre à nos enfants à vouloir réussir sans leur apprendre à écraser les autres.
Et puis il y a notre économie invisible…
Une partie importante de l’activité économique marocaine échappe encore aux circuits formels. Des femmes que les statistiques peuvent parfois considérer comme sans emploi alors qu’elles cousent, cuisinent, font du commerce, travaillent chez des particuliers, produisent, vendent et contribuent chaque jour à l’économie réelle. Des hommes qui travaillent, entreprennent, créent de la valeur et font vivre des familles sans toujours apparaître dans les indicateurs classiques. Derrière cette économie informelle, il y a donc évidemment un défi, mais il y a aussi une richesse invisible qu’il faut comprendre.
Peut-être que la question ne devrait donc pas être uniquement : « Comment lutter contre l’informel ? » Mais aussi : « Pourquoi tant de Marocains préfèrent-ils rester en dehors du système formel ? »
Complexité administrative ? Fiscalité ? Charges ? Accès au financement ? Protection sociale ? Manque d’accompagnement ? Si nous voulons intégrer progressivement cette économie dans le circuit formel, il faudra peut-être commencer par rendre le formel plus simple, plus accessible et plus attractif.
Alors, quel projet de société ?
C’est finalement là que toutes ces questions se rejoignent. Éducation, santé, jeunesse, emploi, femmes, économie, culture, sport, protection sociale, mobilité sociale. Tous ces sujets sont liés et ils renvoient à une seule question : Quelle société voulons-nous construire ? Le Nouveau Modèle de Développement a eu le mérite de poser un diagnostic important sur les forces et les fragilités de notre pays. Mais une vision ne peut devenir une transformation que si elle se traduit dans le temps, dans les politiques publiques, dans les budgets et dans les décisions. Et je crois que nous avons aujourd’hui besoin de retrouver cette capacité à penser le Maroc à long terme, pas seulement à l’horizon du prochain budget, pas seulement à l’horizon du prochain mandat, mais à l’horizon de 2035, 2040, 2050.
À quoi doit ressembler notre école ? Notre système de santé ? Notre économie ? Quelle place voulons-nous donner aux femmes ? Quelle place voulons-nous donner à notre jeunesse ? Quelle place voulons-nous donner à la culture, au sport, à la création et à l'intelligence artificielle ? Quelle mobilité sociale voulons-nous offrir à nos enfants ? Et surtout : quel récit voulons-nous leur raconter sur leur propre pays ? Car un pays ne se construit pas uniquement avec des infrastructures, il se construit avec des femmes et des hommes qui croient en leur avenir, avec des jeunes qui pensent qu’ils peuvent réussir, avec des familles qui ne sont pas obligées de choisir entre leurs enfants et leur portefeuille, avec des citoyens qui ont confiance dans leurs institutions, avec une société qui donne envie de participer plutôt que de partir.
Et qui raconte le Maroc ?
Cette question m’amène naturellement à un autre acteur essentiel: les médias. Après près de trois décennies dans cet univers, je suis convaincue qu’ils ont un rôle majeur à jouer dans la manière dont un pays se regarde et est regardé. Les médias doivent questionner, enquêter, révéler les dysfonctionnements et donner la parole aux citoyens. Mais ils doivent aussi raconter ce qui fonctionne, mettre en lumière nos talents, nos entrepreneurs, nos chercheurs, nos artistes, nos sportifs et toutes les initiatives qui font avancer le pays. Il ne s’agit évidemment pas de fabriquer un récit artificiellement positif du Maroc. Il s’agit de pouvoir regarder nos faiblesses en face tout en étant capables de raconter nos forces. Parce que dans un monde où les récits se construisent à une vitesse vertigineuse : si nous ne racontons pas notre histoire, d’autres la raconteront à notre place. Et ils la raconteront avec leur regard, leurs priorités et parfois leurs propres intérêts voire agendas. Nous avons donc besoin de médias exigeants, courageux et professionnels, capables non seulement de commenter l’actualité, mais aussi de contribuer au débat sur le Maroc que nous voulons pour demain.
Et si nous commencions par choisir ceux qui nous représentent ?
Nous avons peut-être devant nous une occasion importante d’amorcer cette réflexion collective : les prochaines élections législatives. Je ne les vois pas simplement comme un nouveau rendez-vous électoral. Elles peuvent être l’occasion de poser une question beaucoup plus fondamentale : Quelle élite voulons-nous pour le Maroc de demain ? car voter, ce n’est pas seulement choisir un parti, ce n’est pas seulement choisir un programme, c’est choisir les femmes et les hommes auxquels nous allons confier une partie de notre avenir collectif. Je sais que beaucoup de citoyens considèrent aujourd’hui que l’offre politique ne répond pas toujours à leurs attentes, mais précisément, peut-être est-il temps que nous élevions notre niveau d’exigence. Que demandons-nous à ceux qui veulent nous représenter ? De l’intégrité ? De la compétence ? De la vision ? De l’expérience ? De la capacité à décider ? De la connaissance des réalités du pays ? Et surtout, la capacité à penser au-delà du prochain mandat ? Parce que le Maroc de demain ne se construit pas en cinq ans, il se construit sur plusieurs générations, comme l’a si bien évoqué notre Souverain dans son dernier discours du Trône, le 29 juillet dernier. Alors peut-être que la question que nous devons nous poser avant de choisir nos représentants est finalement très simple : Cette femme ou cet homme représente-t-il le Maroc que je veux pour mes enfants ?
Je ne sais pas si nous avons aujourd’hui toutes les réponses, mais je suis convaincue que nous devons commencer à poser les bonnes questions. Et surtout, à accepter de les poser collectivement. Parce qu’une société qui ne s’interroge plus sur son avenir finit par le subir.
Et si nous voulons réellement une nouvelle élite, peut-être devons-nous commencer par la choisir. C’est là que je veux reprendre la conversation. Non pas pour donner des leçons, ou pour opposer, mais pour réfléchir. Parce que je crois profondément que le Maroc a encore devant lui une formidable capacité de transformation. À condition de savoir quel Maroc nous voulons construire.
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Dr Nawal Houti, Editorialiste, Experte Media et stratégie de communication
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