(Billet 1348) - Les élections sont passées... un peu comme si rien ne s'était passé !

(Billet 1348) - Les élections sont passées... un peu comme si rien ne s'était passé !

Tout ça pour ça ?... Et bien il faut croire que oui. Cela fait un an que le Maroc vibre à la perspective des élections législatives qui, finalement, avaient été fixées au 23 septembre. Et le 23 septembre arrivé, chose promise chose due, les élections se tiennent, les résultats tombent, un peu tardivement et un vainqueur est annoncé, tout aussi tardivement ; la chose la plus marquante reste toutefois l’accession d’une femme à la présidence du gouvernement, même si le roi l’a désignée six jours après le scrutin. Mais qu’ont réellement changé ces élections dans notre paysage politique ?

Dans cette affaire, seul le chef de l’Etat respecte vraiment tant les règles fixées, écrites, que celles qu’il s’est lui-même imposées, non écrites. Tout le monde s’ébaudit devant le respect des dispositions constitutionnelles, et c’est assez étonnant, car le roi nous a habitués à se conformer aux lois, mais il fait plus, n’hésitant pas à désigner une femme à la tête du futur gouvernement. Il ne s’agit pas là d’une contrainte constitutionnelle, mais d’une tradition instaurée par le roi lui-même, qu’il respecte. Le temps mis à l’audience de désignation a été relevé par bien des observateurs, et connaissant la rigueur et la précision du protocole royal, cela doit avoir une explication, qu’on saura certainement plus tard.

Hors le roi, c’est business as usual. Les chefs de partis sont tous reçus par la nouvelle promue cheffe de gouvernement chargée de former un gouvernement, lesquelles promotion et formation ne seront définitives qu’après l’investiture par la nouvelle Chambre des représentants. Tour d’horizon.

1/ Le RNI. La délégation du ci-devant premier parti du parti, qui a perdu le tiers de ses effectifs parlementaires, a été reçue en premier. Ils sont venus, ils ont parlé, ils ont souri, et même ri, un peu, puis sont repartis. Le Bureau politique s’est ensuite réuni et a déclaré sa grande disposition à « en » être, c’est-à-dire à intégrer la nouvelle majorité. Oui, aussi simplement, sans bilan contradictoire présenté par Aziz Akhannouch, sans reddition des comptes, sans rien. Ainsi sont les RNIstes, incapables de voir leur parti dans l’opposition, comme le serait un grand parti qui alterne les positions. Le RNI dans la majorité cristallisera l’opposition, plus forte que jamais, contre lui, le RNI rejoignant l’opposition, il calmerait les ardeurs du tandem PJD/Gauche, s’il sait faire…

2/ L’Istiqlal. Depuis que Mhamed Boucetta avait théorisé le refus de la chaise vide, l’Istiqlal œuvre à occuper les places à prendre ; et aujourd’hui, il y en a. Le parti de Nizar Baraka, co-responsable des travers de l’ancienne majorité, n’a pas participé aux empoignades électorales, il est resté prudent et courtois. Trop. Il n’a pratiquement pas fait campagne, il a reculé avec la perte de près de 20% de ses députés. L’Istiqlal est essentiel pour l’arithmétique électorale et M. Baraka, tout en annonçant la tenue d’un conseil national ce week-end, a quand même laissé entendre sa volonté d’y être. Il y sera, et les siens avec lui. C’est l’Istiqlal de Nizar Baraka, discret, courtois, peu combattif, abhorrant la chaise vide, qu’il occupera.

3/ Le MP. Il a fait et mené une campagne que son secrétaire général a largement axée sur… Driss Chahtane, le patron de ChoufTV ! Mohamed Ouzzine a attaqué, dansé, sillonné le pays, re-dansé. Il a embrassé des dizaines de têtes, serré des centaines de mains, harangué des milliers de personnes. Puis, la campagne finie, avec un effectif maintenu d’une trentaine de députés, il est venu à la réunion avec Fatima Ezzahra el Mansouri (désormais FZM) y chercher une promotion gouvernementale, qu’il aura vraisemblablement.

4/ L’USFP. La maison Lachgar s’est mise en ordre de marche et de bataille pour conquérir une place au gouvernement. Le parti a perdu quelques sièges à la Chambre, mais M. Lachgar n’en a cure, il en faut plus pour décourager son ambition. Avec sa trentaine d’élus, il renforce les chances de former un gouvernement Koutla. Tout en renonçant à l’héritage de ses Anciens, l’USFP capitalise sur ce qui en reste.

5/ Le PPS. Restant sur cette logique Koutla, le PPS se montre plus digne, mais souhaite manifestement revenir aux affaires. Nabil Benabdallah est tiraillé, comme ses pairs dirigeants du parti, entre le cœur qui crie désespérément « non ! » et la tête qui dit doucement « oui… ». Dans ses discussions avec le PAM et FZM, il devrait élever la barre de ses conditions, parmi lesquelles ce qu’il ne cesse de réclamer, en l’occurrence et en premier la libération/amnistie des jeunes GenZ encore incarcérés ; il a les moyens de ses exigences car M. Benabdallah demeure le seul réel survivant de cette alliance des années 70 et 90. Sans lui, pas de Koutla au gouvernement, et sans Koutla au gouvernement, peu de crédibilité à ce dernier. Et si le PPS n’y est pas, le risque pour FZM est de le voir s’allier à l’AG et, avec le PJD, devoir affronter une opposition dure et rude.

6/ Le groupe UC/MDS. Ils sont reçus séparément par FZM, mais vont former un groupe parlementaire commun, cela facilite les négociations. Le MDS affiche clairement la couleur, il est bien évidemment pour l’adhésion à la majorité, l’UC affecte l’hésitation réflexive et conditionnelle. Mais tous deux veulent y être, et tous deux devront vraisemblablement se contenter d’un « soutien sans participation », méthode élégante de faire antichambre devant le gouvernement, sait-on jamais…

Tous ces gens, venus en délégations mâles (excepté le PPS, qui confirme la règle) chez une femme, ne savent pas trop négocier et discuter avec une dame cheffe de gouvernement, laquelle est elle-même peu habituée à traiter à ce niveau.

Pour le PJD et l’Alliance de la Gauche (AG pour faire simple), pas de rencontre avec la cheffe du gouvernement, qui insiste pour les recevoir comme les autres dans les locaux du PAM, montrant ce faisant une certaine inexpérience… ou à l’inverse un esprit retors, doublé tout de même de quelque inexpérience.

Tout porte à croire que le PAM, en quête de légitimité et de respectabilité ô combien, pencherait pour l’option Koutla. La courte histoire, déjà controversée, du PAM, le surgissement de Fouzi Lekjaâ durant la campagne pour aider, l’affaire de la fraude électorale de Tanger, en plus des billevesées débitées durant la campagne électorale et des écarts enregistrés dans la gestion gouvernementale du PAM font que ce parti a besoin d’un sérieux nettoyage… et aussi de revoir la communication de ses principaux dirigeants, FZM elle-même et Fouzi Lekjaâ, l’homme qui ne parle pas aux médias nationaux. Rien ne permet d’être sûr que l’alliance du PAM avec la Koutla (PI, USFP et PPS), peut-être élargie au MP pour un plus grand confort numérique de la majorité, blanchisse sa grisaille politique, mais tout porte à croire qu’il essaiera.

La plus grande erreur du PAM serait d’intégrer le RNI, qui en piaffe d’envie, dans la majorité. Avec ou sans Koutla, le RNI au gouvernement stigmatisera, et même flétrira le futur gouvernement, le parti dirigé nominalement par Mohamed Chaouki (et vaguement encore par MM. Akhannouch et Talbi Alami) étant grandement responsable des lourds dérapages du mandat finissant, qu’ils soient financiers, moraux, politiques et parfois même pénaux.

Fatima Ezzahra el Mansouri ne devra jamais oublier que cette élection n’a mobilisé que 38% des électeurs inscrits et 22% des Marocains en âge de voter, un sur cinq. Cette indifférence citoyenne, Sebta et GenZ devront désormais être « épinglés » en tête de ses préoccupations. Elle éviterait ainsi le sinistre « tout ça pour ça » !

Bon courage et force à elle.

Aziz Boucetta

Commentaires