(Billet 1356) - Bienvenue au Maroc, Vos Majestés !

(Billet 1356) - Bienvenue au Maroc, Vos Majestés !

Le roi Felipe VI et son épouse la reine Letizia sont au Maroc. Ils y ont passé la nuit et aujourd’hui, après Sebta (Ceuta pour eux), c’est au tour de l’autre ville marocaine qu’est Melilla. Ils n’y dormiront pas, y séjourneront quelques heures, avant de repartir chez eux, en Espagne. Bienvenue donc au couple royal espagnol sur le territoire marocain, dont une partie du nord est encore sous souveraineté espagnole, aussi curieusement qu’anachroniquement.

Les Espagnols, en effet, considèrent ces deux villes et les îles qui les bordent comme des territoires leur appartenant. Leur argument unique, ils le veulent robuste car il explique que ces cités et leurs îles appartiennent à l’Espagne depuis plusieurs siècles, et qu’ils ne relèvent pas du protectorat à eux octroyé – le mot est important – par les Français à Madrid en 1912. Or, il se trouve que Gibraltar aussi se trouve plus ou moins dans le même cas ; mais le ministère des Affaires étrangères espagnol considère ce territoire comme une colonie et un vestige colonial. Et oui, dans le monde qui est le nôtre, « selon que vous serez puissant ou misérable », le droit onusien vous fera blanc ou noir, aurait pu dire Lafontaine. Ce qui est valable pour Madrid est dénié à Rabat, ainsi va notre monde.

Mais les Espagnols en sont-ils vraiment convaincus ? Non, pas vraiment… D’abord, ces deux villes ne sont pas intégrées dans l’Espace Schengen, pas plus qu’elles ne sont couvertes par le traité de l’OTAN. Il aura fallu une solide insistance du chef de la diplomatie espagnole, Señor Albares, cet été à Bruxelles pour qu’Ursula Von der Leyen déclare avec solennité que ces villes sont espagnoles et européennes, et que leurs frontières terrestres sont celles de l’Espagne et de l’Europe. C’était laborieux, c’était tardif, poussif, mais cela a été dit. Madrid s’est pourtant et par ailleurs fait copieusement tancer par Bruxelles pour ses politiques de régularisation, pour sa justice maladroite, mais Madrid est content, il bénéficie du parapluie européen ; parapluie troué mais parapluie quand même.

Señor Albares n’est pas monté seul au créneau. Avec lui, sa consœur à la Défense, Señora Robles, a dit pareil, et même le roi Felipe VI a présidé une réunion consacrée à Sebta, en grand uniforme militaire ! Malkoum, yak labass ? Cette affaire évoque celle de l’îlot Laila quand, en 2002, le premier ministre Aznar avait expédié une véritable armada pour en déloger une demi-douzaine d’éléments des forces auxiliaires marocains, désarmés, « capturés », puis remis aux Marocains, menottés (et au Diable la Convention de Genève !). Il faut dire que Señor Aznar, phalangiste dans sa jeunesse, dont le papa et le grand-papa étaient de farouches franquistes, avait hérité d’une solide méfiance à l’égard du Maroc. Transmise depuis à des gens comme Señor Abascal de Vox, ou les médias, d’autres partis, des associations.

Ils sont comme cela les Espagnols… Ils ont la mémoire longue, la rancœur vivace et la rancune tenace. Depuis le départ des Marocains en 1492, ils se méfient de nous autres Maures comme de la Mort, qu’ils avaient par ailleurs semée dans les rangs des musulmans et des juifs grâce à ce charmant personnage que fut Tomás de Torquemada. Puis il y eut les différentes tentatives militaires marocaines de récupérer Sebta et ce qu’il y avait autour, puis il y a eu la Bataille des Trois Rois qui, même s’ils n’étaient pas concernés, leur a fait une grande peur, puis longtemps après, il y a eu Anoual et cette horrible défaite qui, plus tard, a fait tomber la monarchie ! Leurs troupes écrasées, leurs camps rasés, leur monarchie fragilisée, les Espagnols eurent recours aux gaz tueurs pour se défaire de Mohamed Ben Abdelkrim El Khattabi. On n’en parle pas beaucoup mais c’était un crime de guerre dont nous ressentons, nous autres Marocains, toujours les effets oncologiques sur les descendants des soldats marocains des années 20.

Mais tout cela, c’est du passé pour nous ; pas pour eux semblerait-il. Et aujourd’hui, nous accueillons les monarques espagnols venus faire un tour au Maroc, mais un peu en catimini car ils n’ont pas prévenu le maître de céans, pour un accueil d’Etat, lequel maître de céans, le roi Mohammed VI, a bien mis en garde contre toute instrumentalisation de villes marocaines, africaines, dans une politique intérieure espagnole, européenne. L’instrumentalisation, leurs Majestés sont en plein dedans, étant eux-mêmes instrumentalisés par un gouvernement en quête d’adhésion populaire en vue des élections législatives, avancées à novembre prochein.

Même le grand petit Bardella, Jordan pour les intimes, empêtré dans ses propos racistes et antisémites écrits voilà pas très longtemps, est venu à Sebta. A Sebta, en territoire africain et marocain, il est venu expliquer des choses qu’il n’a pas encore vraiment comprises, ayant un rapport litigieux avec le savoir et l’histoire.

Alors quoi, Majestés ? Pourquoi venez-vous  chez nous, dans un lieu que vous considérez encore, abusivement, comme étant chez vous ? Peut-être envisagerions-nous que Sa Majesté la Reine, ancienne journaliste, est venue se faire elle-même une idée de ce que racontent ses anciens collègues journalistes, tous remontés contre le Maroc… Nul doute que son royal époux, Sa Majesté Felipe VI, qui sera accompagné par des officiers en tenues de combat, à défaut de l’être lui-même, enchaînera les déclarations martiales sur l’appartenance à l’Espagne de territoires pourtant marocains car, tout simplement, situés au Maroc.

C’est quand même curieux, de la part des Espagnols, qui envoient leur couple royal aux créneaux, cette capacité à faire un problème d’une situation qui ne l’était pas. Les Marocains, sont plus sages, ne faisant pas de remarques publiques sur la visite de Pedro Sanchez en août à Sebta, et restant discrets sur l’escapade royale dans les deux villes. Ils n’en pensent toutefois pas moins, roi, gouvernement et population !

Car non, ce n’est pas comme cela que nous considérons, nous autres Marocains, les relations de bon voisinage. Déjà échaudés par nos voisins de l’est qui voient le mal partout sauf chez eux, voilà nos voisins du nord œuvrer à tout faire pour écraser le Maroc, l’humilier si possible, en s’y mettant tous, médias, partis, couple royal, et en appelant même le petit Bardella à la rescousse.

Alors, Majestés, puisque ces territoires vous tiennent tant à cœur, que vous y déployez armée et police, Frontex et même quelques milices, pourquoi reviendrait-il au Maroc de sécuriser le flanc sud d’une frontière qu’il ne reconnaît pas, et dont l’action et la réaction espagnoles après la crise de Sebta font désormais un vrai sujet ? Pour les Marocains aussi. Il reste donc possible que le document portant nouvelles règles de voisinage que le roi Mohammed VI a annoncé la semaine dernière place votre pays et vos sujets face à leurs vrais responsabilités.

D’ici là, Majestés, bienvenue quand même au Maroc, où vous n’êtes pas chez vous, même si vous agissez comme si c’était chez vous.

Aziz Boucetta

 

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