De Sayyida al-Hurra à Calafia : la Californie porte-t-elle l'empreinte du Maroc ?

De Sayyida al-Hurra à Calafia : la Californie porte-t-elle l'empreinte du Maroc ?

Le 2 mars 2024, le Los Angeles Times publiait un article signé Valorie Castellanos Clark, historienne et écrivaine, au titre évocateur : « Comment une reine pirate marocaine est devenue l'âme de la Californie ? ». L'hypothèse avancée a de quoi surprendre : et si le nom de l'État le plus peuplé des États-Unis renvoyait à Sayyida al-Hurra, gouverneure de Tétouan au XVIe siècle, à travers la figure légendaire de la reine Calafia ?

L'enjeu dépasse largement la simple curiosité étymologique. Il invite à explorer les passerelles historiques et culturelles tissées entre le Maroc, l'Andalousie et l'Europe, et à comprendre comment un personnage passe du réel au roman, du roman au mythe, avant de s'ancrer pour des siècles dans la mémoire collective.

Sayyida al-Hurra et Calafia : quand l'histoire marocaine nourrit l'imaginaire espagnol

Sayyida al-Hurra figure parmi les grandes figures féminines du Maroc du XVIe siècle. À la tête de Tétouan, elle gouverne à une époque de vives tensions entre puissances islamiques, espagnoles et portugaises, dans le sillage de la chute de Grenade (1492) et des bouleversements politiques et militaires qui ont redessiné la Méditerranée.
Son nom reste attaché à la puissance maritime, à la résistance face aux intérêts ibériques et à son alliance avec le célèbre amiral ottoman Khayr al-Din Barberousse — « Barbe-Rouge » pour les sources européennes. Son parcours témoigne de la capacité d'une femme à exercer le pouvoir dans un monde de conflits armés et de rivalités maritimes.
Comme souvent pour les grandes figures historiques, sa biographie s'est enrichie de récits et d'interprétations multiples, notamment sur les motivations de son activité maritime et son lien avec la mémoire de l'exil andalou. L'historien se doit donc de distinguer avec soin les faits attestés par les sources des lectures forgées par les écrits postérieurs.

Face à elle, la reine Calafia surgit dans Les Aventures d'Esplandian, roman du Castillan Garci Rodríguez de Montalvo diffusé au début du XVIe siècle. Montalvo campe une reine guerrière régnant sur une île imaginaire et opulente nommée Californie, à la tête d'une armée de femmes affrontant les troupes espagnoles.

Cette figure ne saurait être détachée du contexte culturel et politique de l'œuvre : l'Espagne porte alors le poids de siècles de conflits avec les royaumes islamiques d'Andalousie. La littérature chevaleresque s'en fait l'écho, mêlant imagination, représentations religieuses et visions politiques de l'affrontement entre christianisme et islam.

Dans le roman, l'aventure de Calafia s'achève par la défaite, la captivité, puis la conversion au christianisme et le mariage : trajectoire narrative qui réintègre la guerrière dans l'ordre qui l'a vaincue. Ce retournement peut se lire comme un rouage symbolique de l'œuvre, où la victoire militaire appelle la victoire religieuse et sociale.

D'où l'hypothèse d'une Calafia inspirée de Sayyida al-Hurra : proximité chronologique, traits communs — force, indépendance, affrontement avec les Espagnols. Mais la ressemblance ne prouve pas le lien direct : aucun document décisif n'atteste que Montalvo ait connu la souveraine de Tétouan ou l'ait délibérément prise pour modèle.
L'article de Valorie Castellanos Clark a remis cette possibilité sous les projecteurs, jugeant que ce miroir entre les deux femmes interroge en profondeur la place de la femme musulmane guerrière dans l'imaginaire européen. L'hypothèse mérite l'attention, mais elle exige encore des preuves historiques et textuelles avant d'être tenue pour acquise.
Un autre ressort donne à l'affaire son relief : le passage du nom de Californie de la littérature à la géographie. D'abord lié au roman espagnol, le nom est mobilisé lors des explorations de la côte ouest de l'Amérique du Nord au XVIe siècle — Hernán Cortés figure parmi les acteurs de cette époque — avant de se fixer sur la région devenue État américain en 1850.

Ainsi, un nom né sous la plume d'un romancier a conquis la carte, puis s'est imposé comme marqueur d'une identité politique, économique et culturelle d'une portée considérable. Ce parcours dit beaucoup du pouvoir de la littérature à façonner nos représentations géographiques — et de la persistance de l'imaginaire dans le réel, bien après qu'il s'est détaché de son contexte d'origine.

Reste à ne pas confondre deux questions : le lien, bien documenté, entre le nom de Californie et le roman espagnol ; et l'hypothèse, non tranchée, d'une Calafia inspirée de Sayyida al-Hurra. Pas plus qu'on ne peut affirmer avec certitude une origine arabe ou marocaine du nom sans preuves irréfutables.

De l'âme de la Californie à une relecture de l'histoire et de la mémoire

La fresque du Mexicain Diego Rivera, dite « Allégorie de la Californie », ajoute une touche artistique à ce récit. Installée au City Club de San Francisco, elle met en scène une femme — « l'esprit de la Californie » — entourée des symboles du travail, de la richesse et de la production, trônant au centre comme la source de l'abondance dont vivent les travailleurs.
Selon Valorie Castellanos Clark, le personnage s'inspire symboliquement de la reine Calafia, tandis que le visage emprunte à la championne de tennis américaine Helen Wills, multiple médaillée olympique. Ce croisement entre figure littéraire et modèle visuel pose une question stimulante : que devient la femme lorsqu'elle glisse de la guerrière indépendante au symbole d'abondance, de production et de progrès ?

L'autrice y voit un glissement subtil : la fresque, tout en plaçant la femme au centre, fait des hommes les acteurs du travail et de la production, la femme n'étant plus que la source des biens qu'ils en tirent. De la femme de pouvoir et d'initiative à l'allégorie au service d'un récit du progrès économique où les hommes tiennent le premier rôle : la métamorphose est éloquente.

Lecture critique de l'œuvre, sans prétendre épuiser les intentions de Rivera — mais elle éclaire la manière dont l'art peut reconduire des représentations historiques du pouvoir et du genre, jus une célébration apparente de la prospérité.

L'article américain ne s'arrête pas à l'origine du nom : il interroge aussi les récits dominants de l'histoire de l'État, qui célèbrent l'exploration européenne et la ruée vers l'or en reléguant au second plan les populations autochtones. Violences, déplacements forcés, évangélisation contrainte : les communautés amérindiennes de Californie ont payé un lourd tribut à l'expansion coloniale espagnole et à ses suites. À force de célébrer la découverte et le progrès, on a fini par faire comme si l'histoire de la région commençait avec les Européens — et non avec les peuples qui l'habitaient avant eux.
C'est dans cet entrelacs que l'autrice propose de lire ensemble le destin littéraire de Calafia, son lien possible avec Sayyida al-Hurra, et les métamorphoses de l'image de la Californie dans l'art et la mémoire collective : une reine indépendante, vaincue puis soumise à l'ordre du vainqueur, devenue sous le pinceau moderne symbole de richesse et de progrès — tandis que s'efface l'arrière-plan conflictuel de sa naissance littéraire.

Certes, les expériences marocaines et andalouses ne se confondent pas avec celles des peuples autochtones d'Amérique : chacune a son contexte propre. Mais la comparaison permet d'interroger la fabrique des récits dominants, et la façon dont sont marginalisées les voix des femmes et des peuples conquis ou dépossédés.
Le rapprochement entre Sayyida al-Hurra et Calafia ouvre ainsi un passionnant chantier : celui des circulations entre histoire marocaine, littérature espagnole et mémoire américaine. À condition, toutefois, de garder la rigueur méthodologique : distinguer les faits établis des hypothèses à étayer. Sayyida al-Hurra est une figure historique marocaine ; Calafia, un personnage de fiction. Le lien direct entre elles n'est pas documenté. Mais la ressemblance des portraits, dans un même contexte de conflit entre puissances islamiques et ibériques, justifie que l'on continue à explorer la piste d'un transfert de traits historiques vers l'imaginaire littéraire.

L'intérêt de l'affaire est double : elle réhabilite une femme de pouvoir marocaine, actrice réelle de la politique et des luttes maritimes, et elle invite à relire d'un œil critique l'histoire des noms et des symboles. Car les noms géographiques ne sont jamais tout à fait neutres : derrière eux se cachent des récits, des conflits et des mémoires en mouvement.
De Tétouan au roman espagnol, du roman à la Californie, se dessine une histoire qui mérite d'être creusée — non parce qu'elle prouverait à coup sûr une origine marocaine du nom de l'État, mais parce qu'elle nous rappelle que l'histoire est plus enchevêtrée que les récits simplistes, et que la réhabilitation des figures oubliées commence par de bonnes questions, la quête de preuves, et le courage de distinguer ce que l'on sait de ce qui reste à démontrer.

Par : Omar Lemghibchi

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