(Billet 1326) – Crise de Sebta, d’ailleurs ou d’autre chose… où sont les intellectuels ?
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- 11 août 2026 - 12:02 --
- Billet
Dans tout pays qui se respecte et toute société digne de ce nom, les grandes questions nationales font l’objet de débats publics. Et dans ces contrées, ces débats sont animés par des politiques, par des militants/acteurs de la société civile, et aussi, peut-être surtout, par les intellectuels. Au Maroc, la question revient souvent depuis vingt ans… où sont nos intellectuels passés ? Pourquoi ne prennent-ils pas position ? Pourquoi ne sont-ils pas audacieux ?... Mais ces procès en absence ou en pusillanimité sont-ils justes ?
Il semblerait que non. Au Maroc, les intellectuels sont là, bien présents, actifs autant qu’un intellectuel peut l’être. Tout au plus, certains se montrant assez timorés pour ne pas exprimer leurs idées telles qu’elles sont, avec les mots qui doivent. Aux intellectuels et aux médias, on intente trop facilement depuis ce temps-là des procès d’intention, et surtout des procès d’absence. Les médias sont unanimement vilipendés et les intellectuels sont largement critiqués.
Mais observons notre espace social et nos domaines de pensée et de réflexion. Où trouve-t-on des déserts de débats, où ne trouve-t-on pas des intellectuels qui pensent, qui parlent, qui écrivent, qui querellent même au besoin ? Mais on rencontre toujours cette affirmation qui veut que le Maroc dispose d’universitaires de renom et de militaires à la retraite, de chercheurs et d’ingénieurs, d’économistes et de juristes, d’écrivains prolixes et d’historiens érudits, de sociologues utiles et même de politologues aguerris, d’ingénieurs, de médecins, de climatologues… mais que leur parole est relativement peu visible dans la fabrication quotidienne du débat. Platon le disait voici plusieurs siècles, « ceux qui sont trop intelligents pour entrer en politique sont punis en étant gouvernés par ceux qui le sont moins ».
Pour chacun des champs de recherche et de réflexion cités ci-haut, tout observateur de la société au Maroc peut citer deux, trois noms, et même sans trop réfléchir. Ces noms, ces gens, on les rencontre dans les conférences et sur les plateaux télé, sur les podcasts qui fleurissent et dans les colonnes plus classiques de médias plus anciens, quand ce n’est pas simplement sur leurs pages Facebook, LinkedIn ou autres réseaux. Et, depuis quelques années (dix, vingt,…), on constate une intéressante natalité de think tanks qui multiplient les recherches, les articles, les études, les analyses, les conférences, constituant des viviers de pensées et d’intellects que bien des pays nous envieraient, à l’image du très prolifique Policy Center for the New South par exemple, pour ne citer que lui.
Mais alors, s’interrogera-t-on, pour quelles raisons sont-ils invisibles et inaudibles et pour quelles raisons persiste-t-on à affirmer qu’ils ne participent pas au débat public et qu’ils ont perdu toute autorité face aux sphères politiques et économiques, les intellectuels ? Cela a été dit, ils ne sont ni invisibles ni inaudibles, sauf pour ceux qui ne veulent ni voir ni entendre, se suffisant de cet autre type d’intervenants dans le débat public, les podcasteurs « intellectuels » autoproclamés. Cette catégorie de personnes, généralement, ont un avis sur tout, une explication à tout, parlent de tout et souvent même révèlent les coulisses que pourtant bien peu de gens savent ; et ils ont leur audience, tant les voix des réseaux sont pénétrantes.
Hors ceux-là, les vrais penseurs existent bel et bien et sont présents dans le débat public. Le problème est que les responsables concernés par leurs propositions, leurs analyses et leurs idées ont d’autres sources d’inspiration et de réflexion et ignorent généralement les recommandations de nos intellectuels. Prenons l’un des exemples les plus emblématiques de débat public, celui de la raffinerie de la Samir, à Mohammedia, dans lequel se superposent plusieurs strates de réflexion, l’énergie, la souveraineté énergétique, les prix des hydrocarbures, les conflits d’intérêt… Le sujet est sur toutes les lèvres, directement ou indirectement, mais aucun débat public n’est engagé, les ministres concernés parlant séparément et prêchant pour leurs paroisses déjà convaincues, évitant tout débat contradictoire avec les sachants et autres experts et académiciens qui ont un autre avis.
Un autre exemple, plus récent, est celui des causes de la crise de Sebta, ou un autre plus ancien, celui de la réforme de la Moudawana. Dans les deux cas, les débats organisés par l’audiovisuel public mettent en opposition des politiques ou des universitaires, mais séparément. Au Maroc, les deux sphères politique et académicienne se comportent comme des droites parallèles, elles avancent ensemble, mais séparément, sans que rien ne puisse les rapprocher ou les faire rencontrer.
Or, au vu de la complexité des sociétés humaines en général, et de la société marocaine en particulier, tout problème doit être théorisé, conceptualisé, analysé, avant d’être confronté à l’examen politique, puis soumis à la décision finale. Mais au vu des nombreux errements enregistrés dans bien des domaines, dont ceux qui ont été cités plus haut ne constituent qu’une infime partie, on peut conclure que ces décisions (ou non décisions) finales ne sont pas passées au crible de la réflexion académique ; elles sont même devenues la norme !
A la place, le Maroc et les Marocains sont abandonnés aux discussions creuses et surtout très intéressées des états-majors politiques qui évitent soigneusement de confronter leurs idées à celles des sachants académiques, à moins qu’ils n’appartiennent à leurs appareils. Et encore une fois, faut-il le rappeler, dans la sphère politique, seuls le PPS et le PJD acceptent le débat et la confrontation d’idées ; les deux partis se sont construits autour d'une forte production intellectuelle et doctrinale qu’ils acceptent de soumettre à l’avis de l’université et du monde de la recherche, même quand ils étaient aux affaires.
Et tout cela apparaît aujourd’hui avec éclat, suite aux événements de Sebta, aux réflexions menées autour du plan d’autonomie des provinces sahariennes et aux élections à venir. On parle candidats, on s’arrache les notables, on ânonne des évidences sur le pouvoir d’achat, on cajole les jeunes sans rien leur offrir ou leur promettre de concret, mais on refuse le débat sérieux, argumenté et contradictoire.
Et ainsi va le Maroc…
Aziz Boucetta
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