(Billet 1320) – ''N’abîmez pas la démocratie !''

(Billet 1320) – ''N’abîmez pas la démocratie !''

Le constat est juste, et ses perspectives périlleuses. Le mot est de Mohamed Aujjar, dirigeant de premier plan et (presque) de la première heure du RNI et ancien ministre de la Justice, entre autres portefeuilles occupés durant sa vie politique ; c’est dire si l’homme a de l’expérience et de la bouteille. La question qui se pose est le destinataire de l’apostrophe, aussi courte que belle, aussi pertinente que claquante, et le problème qui se pose est l’auteur même de la sentence…

Mohamed Aujjar s’exprimait lors d’un meeting organisé par son parti dans la paisible ville de Dakhla, passablement tourmentée depuis que les rivalités politiques rbaties l’ont atteinte, après la bascule du président de la région de l’Istiqlal au PAM. Yanja Khattat y est allé en bonne compagnie, celle de Fouzi Lekjaâ. Et c’est celui-là qui a suscité l’ire de Mohamed Aujjar, comme celle de plusieurs autres dignitaires bleus, à commencer par leur ancien/nouveau patron (on ne sait plus trop), Aziz Akhannouch.

L’exercice est difficile, tirer sur un membre du gouvernement qui vient d’adhérer au PAM ; l’exercice est périlleux, car on ignore (presque) tout de l’origine de cette décision, même si on en a une vague idée. Mais il fallait bien s’y livrer, à l’exercice, pour marquer le territoire sans insulter l’avenir ou même compromettre le présent. Elle est ainsi, la politique marocaine, faite de non-dits, de zones d’ombre et d’une sorte de mélange savant entre logique makhzénienne historique et règles démocratiques actuelles.

Et de fait, et encore une fois en dépit de ses incontestables compétences, Fouzi Lekjaâ au PAM, ce n’est plus seulement abîmer la démocratie, mais c’est aussi donner un coup de massue (voire de grâce) à un parti déjà solidement cabossé ; un parti où pratiquement chaque changement de secrétaire général s’est fait dans la violence et le chaos, dans une sorte de régicide interne dans lequel l’Iznogoud devient Poussah et crée un autre Iznogoud, interne soit-il ou externe au besoin. Cela explique sans doute la mauvaise humeur de Fatima Zahra Mansouri à l’arrivée de Fouzi Lekjaâ et son départ discret, augurant d’une étoile qui pâlit. Normal, une autre est arrivée.

Abîmer la démocratie, c’est ruiner le peu de confiance qu’il reste encore dans cette opération électorale et politique au sein de l’opinion publique. Que M. Lekjaâ ait subitement décidé de se lancer dans une carrière politique est de son droit le plus entier, et c’est même tant mieux ; mais alors, pourquoi ne l’explique-t-il pas ? Pourquoi ne s’explique-t-il pas ? Pourquoi, plus simplement, n’explique-t-il rien ? Comment un homme aussi occupé que lui, chargé du foot national et de l’organisation d’un Mondial sur nos terres, a-t-il le temps d’aller « militer » dans un parti ? La seule raison valable est qu’il doit avoir un projet, un programme, une vision auxquels seul le PAM peut répondre. Est-ce trop demander d’en demander plus, de vouloir en savoir davantage ? Une autre raison possible est que quelqu’un lui a murmuré – enjoint ? – l’idée à l’oreille, mais on n’en saura jamais rien… Au conseil national, Fouzi Lekjaâ ne pipe mot, distribue quelques sourires, moult poignées de mains, pose pour une improbable photo de famille, et puis s’en va. Sans un mot pour la forêt de micros et de caméras qui se dressaient là et qui auraient bien pu recueillir des explications. C’est cela abîmer la démocratie.

Quand Mohamed Aujjar professe que « la démocratie, c’est des valeurs, des idées, des choix, des projets, de l’éthique », il a raison, mais il oublie de dire que cela doit aussi, surtout, être perçu chez les destinataires, en l’occurrence la population. Or, il n’en est rien, et la méthode Coué consistant à répéter à l’envi des réalisations que seuls les trois partis de la majorité voient ne sera d’aucune utilité pour amener les gens vers les urnes, si tant est que la volonté des politiques de voir une participation électorale haute soit réelle, et rien n’est moins sûr.

Abîmer la démocratie, c’est aussi que ce constat émane de Mohamed Aujjar, un homme « militant » dans un parti qui a très sérieusement malmené l’esprit démocratique, amoralisant la vie politique et démoralisant l’opinion publique, en suscitant la défiance, installant la méfiance ; c’est l’hôpital qui se moque de la charité, comme on dit. Quand Mohamed Aujjar, qui n’osera jamais répéter son constat devant un journaliste, s’exprime ainsi, c’est l’intelligence collective des Marocains et de son public heureusement pas trop insistant qu’il maltraite.

Abîmer la démocratie, c’est avoir des dirigeants politiques issus de cette démocratie mais qui ne s’expriment que forcés et contraints, à l’appel des citoyens ou sur appel téléphonique.

Abîmer la démocratie, c’est aussi s’être arrangé pour ne pas avoir un casting de chef-de-gouvernementisables présentables et convaincants. On pensait qu’Aziz Akhannouch allait rempiler, pour la première fois de l’histoire du pays de manière démocratique, mais il s’en est allé, avant de revenir récemment, doucement ; on disait que c’était le tour de Nizar Baraka, mais Nizar Baraka a inexplicablement disparu des écrans politiques ; Mehdi Bensaïd est jeune et compétent, mais trop jeune et pas encore assez compétent pour diriger un gouvernement ; Fouzi Lekjaâ, puisqu’il est désormais en situation, peut prétendre à la fonction mais avec lui, bien que compétent, la démocratie ne sera plus abîmée mais ensevelie… Alors on a pensé à une femme, pourquoi pas ? Seulement, là aussi, le casting est très limité, les femmes politiques au Maroc ayant semble-t-il un problème à allier compétence technique, envergure politique et stature populaire. On peut certes forcer, on peut toujours forcer le destin, mais ce serait encore plus « abîmer la démocratie » ! Certaines rumeurs insistantes affirment une ambition de voir le gouvernement marocain dirigé par une femme, mais entre ambition et réalité il y a une marge de prudence à maintenir.

Pourquoi prudence ? Parce qu’après plus d’un quart de siècle d’un règne ouvert et après plus de 15 ans d’une constitution avant-gardiste, nous avons une population qui a montré son dynamisme et son attachement à la démocratie. Pour cela, il faut des institutions, et il y en a, un peuple, et il existe, et des profils politiques engageants et encourageants, et là il y a problème. Prudence, donc, pour ne pas trop provoquer cette opinion publique de plus en plus exigeante.

Comment en est-on arrivés là ? Les trois grands partis de la majorité, qu’on prédit devoir rester sur le podium même dans un ordre changé, n’ont pas/plus de grandes figures, et les autres formations, plus petites, disposent de ce genre de profils, mais n’ont aucune chance d’y être. A force de contourner la volonté populaire et de détourner la vocation électorale, on finit par tourner en rond, ce qui n’est pas une situation d’avenir dans un monde qui, lui, avance.

Il est bien possible que dans son très attendu discours du Trône, le roi assène encore une fois aux acteurs politiques une leçon de démocratie, abîmée par la pratique locale et les praticiens présents. Et parmi les solutions, il en existe une qui fait son chemin, une reconsidération de l’article 47 de la constitution, en vue d’élargir la possibilité de casting. La démocratie abîmée pourrait ainsi se réparer, respirer …

Aziz Boucetta

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