(Billet 1314) – La réunion au ministère de l’Intérieur vue de l’extérieur

(Billet 1314) – La réunion au ministère de l’Intérieur vue de l’extérieur

Ce mardi 14 juillet à Rabat, ministère de l’Intérieur, réunion. Réunion entre le maître des lieux Abdelouafi Laftit et les chefs des partis politiques. Tout ce beau monde a causé élections, préparations des élections, organisation des élections et tenue de la campagne électorale. Rien que du normal, quoi… Or, ce genre de rencontre, s’il est médiatisé, et celui d’hier le fut, ce n’est pas pour montrer une réunion en format « quant-à-soi », ce qui fut le cas aussi.

M. Laftit n’est pas n’importe quel ministre de l’Intérieur ; il est le responsable qui est resté le plus longtemps à cette éminente fonction durant tout le règne du roi Mohammed VI, ce qui en dit long sur la confiance témoignée à ce personnage. Il est aussi le seul qui aura veillé à la (plus ou moins bonne) tenue de deux élections législatives et supervisé leur déroulement. L’homme est respecté par l’ensemble de la classe politique qui ne tarit pas d’éloges – sincères – sur lui, et aussi par sa technostructure, parmi laquelle les rares qui s’expriment disent le plus grand bien de leur ministre.

Ainsi est notre ministre de l’Intérieur, mais ainsi est aussi notre scène politique qui, elle, doit tenir en considération la réalité sociale du pays et des électeurs, faite de complexité et de manque de confiance. Hélas, pour bien des électeurs, une législative n’est pas une opportunité politique mais une aubaine financière ! Et il faut faire avec.

La réunion d’hier était donc destinée, entre autres, à insuffler cette confiance de plus en plus réduite de la population. Le problème est que ce n’est pas parce que le ministre de l’Intérieur parle aux chefs de partis et à leurs seconds que l’opinion publique croira forcément ce qui s’est dit, car à chaque élection, la même chose est dite. Avec des mots et des formats différents, mais la même chose. En 2021, déjà, des garanties avaient été données par l’Etat, mais que voulez-vous, le naturel a cette fâcheuse tendance de revenir au galop quand on œuvre à le chasser… La preuve ? Entre 20 et 30 députés élus en 2021 sont soit en prison soit en procès, avec un très surprenant respect de l’ordre numérique électoral pour les partis de la majorité.

Autant dire que ce type de réunion, même sans annonce tapageuse, est voué à tomber dans l’oubli de la routine administrative. Le ministre de l’Intérieur est très certainement sincère, et les chefs de partis présents sont, en majorité, convaincus de l’importance de l’éthique en politique mais les bonnes intentions se fracassent contre la réalité électorale et sociale, et aussi les dégâts de l’article 47 de la constitution qui jette les partis dans de féroces batailles électorales en vue de décrocher le graal !

Quand on regarde les détails de cette réunion, il y a aussi une chose qui frappe l’observateur, en l’occurrence les deux rangs des participants. Au premier, les chefs (à l’exception d’Abdelilah Benkirane, ancien chef de gouvernement et surtout en délicatesse avec certains de ses pairs), et au second, les seconds. Il est quand même étrange de voir le président de la Chambre des représentants, 3ème personnage de l’Etat dans l’ordre protocolaire, siéger au second rang et prendre studieusement des notes… comme il est curieux, de voir le co-chef du PAM, par ailleurs ministre important, jouer également son rôle de figurant lors de cette réunion ! Une réunion de « quant-à-soi », donc…

Le roi Mohammed VI a souvent rappelé depuis 2021 la nécessité de la moralisation de la vie politique et publique, mais le gouvernement s’est soigneusement retenu de légiférer sur l’enrichissement illicite et le conflit d’intérêt ; le parlement, quant à lui, a systématiquement et scrupuleusement veillé à ce qu’aucune commission d’enquête ne soit mise en place pour contrôler l’action gouvernementale, ce qui est en principe son rôle premier. Comment faire confiance à un tel trio majoritaire alors, et même à certains partis de l’opposition qui ne se consolent pas d’être dans l’opposition ? Le ministère de l’Intérieur d’Abdelouafi Laftit a bien fait le travail en enquêtant, poursuivant, suspendant bien des élus mais à l’impossible, nul n’est tenu. Et moraliser la vie politique au Maroc semble une mission impossible.

Enfin, cette réunion aurait sans doute eu davantage d’impact et de crédibilité si M. Laftit acceptait de s’ouvrir sur la société. Tenir une conférence de presse par exemple, ou recevoir des associations de défense de droits ou, plus généralement, de la société civile, ou encore désigner dans la commission demandée par le Souverain des personnalités de prestige, de renom, et de confiance. Il en existe beaucoup dans ce pays. Peut-être aussi quelques jeunes, puisque l’affaire électorale qui nous préoccupe tourne autour d’eux…

Une réunion comme les autres, qui se définit comme étant différente des autres, donc… Souhaitons bonne chance à Ssi Laftit pour tenir les promesses faites lors de cette rencontre, espérons (sans trop d’espoir) que les partis y adhéreront, et croisons les doigts pour que les Marocaines et les Marocains aillent massivement voter le jour venu, le 23 septembre… Ce jour-là naîtra une majorité et un gouvernement, qui ne sera pas celui du Mondial, mais celui du Maroc sous le regard mondial.

Aziz Boucetta

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